La plume métaphysique d'Andrea Emo

La plume métaphysique d'Andrea Emo

Nous publions un compte-rendu inédit des Lettres à Cristina Campo et de Suprématie et malédiction, d'Andrea Emo, par Didier Pinaud.

« La bêtise n’est pas mon fort », disait l’ami de Monsieur Teste à l’ouverture de La Soirée avec Monsieur Teste … C’est ce que pouvait sans doute dire aussi le philosophe italien Andrea Emo (1901-1983) que les éditions Conférence nous font découvrir aujourd’hui — et qui a ceci d’étrange « qu’aucune de ses pages n’a été publiée de son vivant »… Mais écrire et publier ce n’est pas la même chose, comme le disait Lacan — qui pensait même que toute publication est une imposture, une « poubellication » (disait-il)… L’écrivain supérieur est celui qui ne publie pas (Antoine Compagnon aborde ce thème dans son tout dernier livre qui vient de paraître chez Gallimard : « Déshonorer le contrat : Roland Barthes et la commande »). Andrea Emo a beaucoup écrit et donc rien publié de son vivant : « J’ai passé ma vie à poursuivre les Chimères, et je m’en félicite », dit-il.

Andrea Emo a ainsi rédigé près de 400 cahiers (38 000 pages). Les éditions Conférence en donnent aujourd’hui des extraits sous le titre Suprématie et malédiction, Journal philosophique 1973, traduit de l’italien et préfacé par Arnaud Clément, postfacé par Laura Sano, qui elle-même s’était déjà intéressée à une philosophe pas comme les autres, Rachel Bespaloff, dans l’essai intitulé Une pensée en exil : la philosophie de Rachel Bespaloff, qu’elle avait précisément publié aux éditions Conférence, en 2023 ; Rachel Bespaloff qui était — de l’avis de Chestov, Fondane, Wahl, Sartre — d’une intelligence extraordinaire ; qui proposait par exemple de lire Être et Temps  comme une sorte d’immense Art de la fugue (Heidegger à travers Bach)…

Mais là est peut-être toute la différence avec Andrea Emo, qui ne fait jamais participer personne à ses écrits ; il dit : « Nous sommes les seuls qui puissions lire nos écrits, parce que leur valeur consiste à se référer à toute la vie, à la vie même qui est singulière et privée ; la valeur est privée (…) Tout homme qui se replie sur lui-même, se rend absolument privé, se réduit à ses affections, peut en venir à être l’absolu. » C’est le « savoir absolu » d’Andrea Emo, qui était quand même en effet très hégélien, le seul philosophe qu’il cite nommément, dont il reprend le langage de la négativité (le carburant du négatif, dit-il), et qui parle beaucoup, comme Hegel, de l’absolu – tout en se reprochant de le faire : « On ne devrait jamais parler de l’absolu en prise directe », écrit-il à Cristina Campo, qu’il admirait par-dessus tout, par-dessus Hegel lui-même, comme on le voit dans l’édition de ses Lettres à Cristina Campo, aux même éditions Conférence, dans la traduction de l’infatigable et savant Christophe Carraud, où l’on a quand même un billet de Cristina Campo (où elle appelle Andrea Emo « plume métaphysique »), tandis qu’il lui envoyait de longues missives pour lui dire que l’heure apocalyptique était venue… et qu’il lui fallait ainsi rester à l’écart, « avec simplement une solitude préméditée et bien ordonnée selon d’antiques modèles »…

L’inconnu Andrea Emo, qui s’était décidé à écrire à Cristina Campo après sa lecture passionnée des Impardonnables (notamment le chapitre « La flûte et le tapis »), était un noble d’une ancienne famille vénitienne, les Emo Capodilista. Il passait l’été dans sa demeure Renaissance de Rivella, près de Padoue, et les mois froids à Rome dans le palais Mazzei Emo… C’est à Rome qu’il a rencontré Cristina Campo, qui lui avait donné rendez-vous — à lui et à sa femme Giuseppina — dans l’église de San’Antonio Eremita ; et depuis était née entre eux une amitié sincère : Cristina Campo venait le voir, et lui téléphonait régulièrement pour lui parler de la poésie de William Carlos Williams, de la philosophie de Simone Weil, de la liturgie qu’elle plaçait au-dessus de tout — car, au fond, tous les deux étaient persuadés que les dieux « sont parmi nous », comme le dit Andrea Emo dans ses cahiers philosophiques, où la philosophie n’a d’autre donnée que la vie, comme le disait un de ses contemporains, Giuseppe Capograssi, qu’il a peut-être d’ailleurs connu, que les éditions Conférence ont largement traduit, et qui disait lui aussi que le noble but de la philosophie est d’expliquer la vie – ce qu’Andrea Emo fait à longueur de pages, pour rendre à la vie une claire conscience d’elle-même, tout en parlant du néant (qu’il adore), de la désacralisation, de l’Eden, de l’Espérance… et en pensant que quand on les brûlera, « ces écrits donneront enfin un peu de lumière », comme il l’a dit dans un des carnets de 1964 — le Quaderno 277 —, phrase que l’artiste Anselm Kiefer reprendra dans ses nombreuses expositions… Emo avec Kiefer : « c’est seulement dans la négation absolue, comme au fond, au centre d’un labyrinthe sans sortie, que nous retrouvons l’image, le salut, la parole », dit Emo — qui demande à Cristina Campo : « Y a-t-il encore une philosophie, une sagesse, qui ait pitié de nous ? »

Liens vers les livres

Lettres à Cristina Campo, de Andrea Emo.

Suprématie et malédiction, de Andrea Emo.

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